Septembre 2007, Médecins du Monde se mobilise autour de l’Observatoire européen de l’accès aux soins qui fait suite à l’enquête européenne sur l’accès aux soins des personnes en situation irrégulière de juin 2007.
Interview de Docteur Françoise Jeanson, ancienne présidente de Médecins du Monde France, membre du Comité de Pilotage
Santé-Migrations du réseau international de Médecins du Monde, qui a participé à cette enquête.
Avant de commencer, qui êtes vous et quelle est votre mission auprès de Médecins du Monde ?
Je suis médecin à Bordeaux, et je travaille à Médecins du Monde depuis 1993. J’ai commencé par des missions en France puis à
l’international. De 2004 à 2006, j’ai occupé le poste de Présidente de Médecins du Monde. Aujourd’hui, je prends toujours part activement à l’Organisation, en m’intéressant plus
particulièrement aux dossiers européens et aux missions internationales comme le Yémen.
Pouvez-vous m’expliquer la raison de ce rapport européen sur l’accès aux soins ? Quelles sont les origines d’une telle
démarche ?
Ce rapport provient de deux choses : d’un besoin et d’une opportunité.
D’un besoin tout d’abord parce que nous nous sommes rendu compte que l’accès aux soins des personnes en situation irrégulière s’aggrave de jour en jour en France et ailleurs. Nous avons donc
décidé de faire une enquête de terrain dans l’Union européenne.
Il s’agit également d’une opportunité car Médecins du Monde dispose d’un réseau international, présent dans 11 pays de l’UE. Chaque centre a des missions
locales, dont un programme destiné aux personnes exclues du système de santé du pays concerné. Nous avons alors étudié les législations nationales des pays et nous avons enquêté à l’aide de 7 des
11 délégations sur l’accès aux soins pour les personnes vulnérables.
Quelles sont les grandes conclusions de ce rapport ?
Nous avons pris conscience que les enfants sont les premiers exclus des systèmes de soins des pays européens. C’est pourquoi nous comptons faire une enquête spécifique sur l’accès aux soins des enfants dès l’année prochaine.
Il est important que les législations des pays changent, en abandonnant les discriminations mises en évidence dans notre rapport envers les personnes en situation
irrégulière. En effet, l’accès aux soins dans un pays est une sorte de baromètre de la démocratie, le droit à la santé étant fondamental dans tout pays qui se veut garant des droits de
l’homme.
Quelle est l’origine des personnes les plus exclues en matière de soins et pourquoi ?
Nous nous sommes concentrés sur les personnes les plus éloignées à l’accès aux soins. Une personne sur trois de l’enquête est originaire d’Afrique, 25 % de l’Amérique latine et 22 % des pays européens. Ces derniers viennent principalement de Roumanie, d’Albanie et des pays d’ex-Yougoslavie.
Leur provenance s’explique en partie par le passé colonial et par l’histoire des flux migratoires des pays d’accueil où nous avons enquêté.
Selon vous, existe-t-il encore des « frontières » dans l’Union Européenne dans le domaine de la santé ? Si oui, lesquelles ?
Nous avons pris conscience dans ce rapport qu’au bout de quelques années (5 en moyenne), la plupart des obstacles à l’accès aux soins des personnes en situation irrégulière disparaissent. Mais persistent cependant des barrières linguistique et culturelle. Celles-ci sont en général dues à des problèmes de méconnaissance du système du pays, de représentations de la santé très différentes et de nombreuses peurs à vaincre.
Au sein même de l’UE, il est certain qu’il subsiste encore des frontières en matière de santé : tout d’abord parce que chaque pays a son propre système.
De plus, si les compétences sont égales au niveau du personnel médical, il en est tout autrement des équipements de santé entre l’Ouest et l’Est, par exemple entre la France et la Pologne.
Enfin, l’accès aux soins est diversifié au sein du même pays : en Pologne ou en Grèce par exemple, il existe des systèmes privés importants où les soins sont de
qualité, tandis que le système public ne dispose pas du même niveau d’équipement, même si les médecins y sont compétents.
Existe-t-il selon vous un phénomène de migration des soins dans l’Union Européenne ? Que pensez vous personnellement du terme de « tourisme médical »?
Il existe indubitablement un marché médical entre les pays de l’UE. Pour certaines pathologies et grâce à des facilités de couverture maladie, certains jonglent entre les pays membres. Par exemple, il est notoire que le système public anglais est de qualité mais a des gros problèmes d’attente avant toute intervention chirurgicale. Aller en Espagne ou en France est alors une solution, car les délais y sont plus courts.
Cependant, je refuse ce terme de « tourisme médical » concernant les personnes extérieures à l’UE. Il s’applique de façon ponctuelle quand la personne immigrée a de la famille dans un pays européen et vient temporairement pour se soigner. Mais les demandeurs d’asiles fuient avant tout les persécutions et la violence : ils cherchent la paix, pas la santé.
En ce qui concerne les migrations économiques, dans les villages ce sont les plus jeunes et en bonne santé qui partent illégalement vers l’Europe.
Preuve en est dans notre rapport, les personnes en situation irrégulière demandent un accès aux soins au bout de 2 ans en moyenne, et certains ignoraient par exemple qu’ils étaient contaminés par le VIH avant leur départ. Ces gens ne viennent pas pour la santé, et le terme de tourisme médical ne s’applique donc pas pour eux.
